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XVI.

Il le fit cependant et ce fut sa perte. Il oublia ou il feignit d'oublier que Blücher revenait à lui sur sa droite grossi d'une nouvelle armée de cent mille hommes par la jonction des généraux Kleist et Langeron, venus du blocus de Mayence pour entrer en ligne. Il oublia que Schwartzenberg, avec deux cent mille autres combattants, était derrière lui sur la route de Troyes à Paris. Il fit quelques pas à la poursuite de Saken et d'York. Mais le surlendemain de sa victoire, Blücher, avec toute son armée, déboucha à Montmirail par la route de Châlons, et se répandit jusqu'à Vauchamp, village où Napoléon, indécis, semblait l'attendre. Une seconde bataille, plus inégale, aussi terrible et aussi triomphante pour Napoléon, s'engagea entre cette armée fraîche de Blücher et les restes brisés mais infatigables de Napoléon. Le génie de leur chef, l'intrépidité de leur âme, immortalisa une seconde fois les plaines de Montmirail. Blücher, escaladé et enfoncé partout, se porte en vain de sa personne aux avantpostes et aux arrière-gardes de ses colonnes, enivré de cette bravoure de soldat qui substitue le bras à la tête, et qui transforme inutilement le général en héros. Deux fois enveloppé par les Français, combattant de sa main, abattu de son cheval, relevé par ses hussards, délivré par ses lieutenants, il arrosa de son sang ce vaste champ de bataille. Sa fougue sauvage fut déconcertée par le coupd'œil supérieur et froid de Napoléon. La seconde armée russe et supérieure, traversant Montmirail sous les boulets

et sous les obus des Français, se dispersa comme la première dans les ombres de la nuit sur les routes de Châlons qui l'avaient amenée. Ainsi, de sa main gauche, l'empereur avait rejeté York et Saken sur les bords inconnus de la Marne; de sa main droite, il avait rejeté Blücher, Kleist, Langeron, sur les plaines ravagées de Châlons. Paris pouvait respirer. Napoléon avait de l'espace autour de lui, des jours devant lui. Il reprit de l'élan, mais il reprit aussi son orgueil. Il oublia à Montmirail que cinq victoires en dix jours n'étaient pas une campagne, et que ses coups ne portaient qu'autour de lui. Le flot toujours à distance refluait pour l'engloutir. Napoléon était vainqueur, et la patrie était perdue.

XVII.

Dans cet éclair de fortune, il se hâta de revenir sur l'autorisation qu'il avait donnée à Caulaincourt de signer la paix sur la base des frontières réduites au territoire de 1789. « J'ai vaincu; votre attitude doit rester la même » pour la paix, écrivit-il du champ de bataille à son plé>> nipotentiaire; mais ne signez rien sans mon ordre, » parce que seul je connais ma position. » Il était évident qu'il réservait toute la négociation à son épée et que le congrès n'était qu'un entretien à l'écart pendant les marches et les batailles. Le canon seul négociait.

XVIII.

Pendant qu'il s'enivrait ainsi d'espérance courte et d'horizon étroit à Montmirail, en donnant des jours de

repos à ses troupes et en relevant ses blessés et ses morts, l'armée des empereurs, sans obstacle devant elle, passait la Seine, en colonnes innombrables, à Nogent-surSeine et à Montereau, menaçant Paris par ses plus grandes vallées et par les plaines de l'Est et du Midi. La capitale, un moment rassurée du côté de Meaux, commençait à regarder avec terreur du côté de Melun et de Fontainebleau. Elle n'avait pour se couvrir sur la Seine que deux vétérans de Napoléon, le maréchal Victor et le maréchal Oudinot. Intrépides chefs, mais réduits à des poignées d'hommes, ils ne pouvaient que disputer des routes et des ponts pour l'honneur plus que pour le salut. Ils se repliaient avec lenteur, mais avec désespoir sur Paris, qui ne leur envoyait pas un soldat, laissant, chaque soir, une partie des leurs sur le champ de bataille ou sur les routes, Leur retraite, convergente aux plaines qui entourent la capitale, devait les ramener plus ou moins promptement sous la main de l'empereur, comme à une dernière étape, pour succomber ensemble.

XIX.

Napoléon, tranquille pour un jour par l'étonnement dont il avait frappé York, Saken, Blücher, Kleist, Langeron, les Prussiens, les Russes, se retourna avec une armée un peu recrutée par les renforts de Marmont et de Mortier. Il emprunte, pour tripler la rapidité de sa course, les voitures, les chevaux de toutes les campagnes traversées. Ses canons, sa garde, son infanterie sont transportés en poste; sa cavalerie double les étapes. Il

dérobe le temps, il dévore l'espace. Trente heures de jour et de nuit suffisent pour lui faire franchir le diamètre entier de la Marne à la Seine, entre Montmirail et Montereau. Au bruit de ses premiers pas qui s'approchent multipliés par le bruit de ses dernières victoires sur les Russes, le général autrichien Bianchi, lancé avec trente mille hommes jusqu'aux portes de Fontainebleau, recule à Fossard. Le village de Fossard, uni à la ville de Montereau par une chaussée courte comme une rue de faubourg, est le carrefour de la route de Paris à Fontainebleau et de deux routes qui mènent de Paris à Troyes. L'une de ces routes passe par Montereau. Elle y traverse par des ponts fameux dans nos guerres civiles la Seine et l'Yonne près de leur confluent. Napoléon ordonna au maréchal Victor, qu'il retrouvait à portée de ses ordres, de s'emparer de ces ponts indispensables à son plan du lendemain d'attaquer Bianchi à Fossard, et de couper en deux l'armée autrichienne comme il avait fait de l'armée russe. Victor, fatigué, obéit mollement, perdit l'heure à faire reposer ses bataillons. Une armée wurtembergeoise, détachée par Bianchi, le devança, franchit Montereau, fortifia derrière elle les ponts, gravit les hautes falaises de craie qui dominent cette ville, se disposa sur les hauteurs de Surville à barrer la descente sur Montereau à Napoléon. Victor, désespéré et invectivé par l'empereur, veut laver dans son sang les reproches de son chef. Il attaque les Wurtembergeois en homme qui veut le passage ou la mort. Il se prodigue tout entier. Le général Chateau, son gendre, est tué à ses pieds. Au bruit de cette lutte sur le revers des collines de Montereau, Napoléon presse ses colonnes, se voit foudroyé par les batteries des Autrichiens

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au moment où il les croyait au delà des ponts. Il s'irrite, il s'obstine, il lance à l'assaut sa garde, il précipite les Wurtembergeois des hauteurs sur la ville, il pointe de là ses canons de sa propre main sur les ennemis massés dans les rues et sur les ponts. Les feux se croisent, les artilleurs de Napoléon roulent dans la boue et dans le sang à ses pieds. Les survivants le conjurent de s'abriter et de sauver un chef et une pensée à la France. Allez, mes amis, répond-il en souriant et en regardant d'un œil serein les projectiles qui labourent le sol autour de lui, le boulet qui doit me tuer n'est pas encore fondu!» Il attend ainsi l'arrivée tardive de ses masses. Il ébranle, en attendant, sous les coups de son artillerie inexpugnable, l'armée découverte entre Fossard et Montereau sous ses yeux. A la fin du jour, il se sent en force derrière lui, lance le général Gérard, un de ses meilleurs lieutenants, à la tête d'un corps de Bretons, contre le faubourg de Montereau pour balayer la rue qui conduit aux ponts. Pajol, intrépide cavalier, profite du passage ouvert par Gérard; il marche à couvert et à l'abri des canons de l'empereur jusqu'au tournant du faubourg qui fait coude aux ponts. La cavalerie au galop les franchit pêle-mêle avec les Autrichiens, sabre les fuyards, fait jour à Napoléon, s'avance sur la chaussée jusqu'à Fossard. Napoléon, avec ses quarante mille hommes arrivés pendant la journée, passe les fleuves qui couvraient Bianchi. Victoire éclatante, mais inutile. Pendant qu'il forçait ce passage, Bianchi, repliant rapidement ses trente mille hommes de Fontainebleau sur Sens, échappait au plan de l'empereur et se remettait en communication avec Schwartzenberg. Il échappait, mais

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